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Juste la fin du monde

Louis est un fantôme, il est comme une apparition quand il réapparaît, un dimanche pour un déjeuner. Il va mourir et vient l’annoncer à sa famille, à sa mère, sa jeune sœur, son frère cadet et sa femme, à cette famille qu’il n’a plus voulu voir en douze ans et qui ne comprend pas pourquoi il revient les voir, ce dimanche de canicule. L’incompréhension, voilà bien ce qui les déchire tous, depuis un bail. Et va les déchirer encore, une dernière fois. Adaptant une pièce de Jean-Luc Lagarce aux faux airs de testament biographique (Lagarce, comme Guibert, comme Koltès, comme Hocquenghem, meurt tôt du Sida, à 38 ans, cinq ans après avoir écrit Juste la fin du monde), Xavier Dolan investit des champs fictionnels qu’il connaît bien et dont il serait devenu l’expert, une pointure à force : le mélodrame et la famille.

Certes, il ne s’est toujours pas débarrassé de quelques manies visuelles qui, décidemment, ont la peau dure (ces scènes en forme de clip qui ne riment plus à rien), mais un jour c’est sûr il y parviendra, et puis quelques scènes ne fonctionnent pas (le repas par exemple, ou la métaphore finale avec l’oiseau), mais au moins la théâtralité du texte ne lui fait pas peur, au contraire (celle de Tom à la ferme l’avait préparé à la chose), et Dolan la dissout sans problème dans un langage plus actuel, son univers pop aux mélodies changeantes (de la partition symphonique de Gabriel Yared à O-Zone en passant par Moby et Exotica) et joliment vintage (les papiers peints, les habits, les objets…), et dans la démesure d’un casting haut de gamme synthétisant à lui seul la notion d’amour/haine à la française (Cassel, Cotillard et Seydoux : difficile de faire plus parlant à ce sujet).

Lagarce et Dolan, ça résonne presque comme une évidence. On dirait que c’était écrit, prévu d’avance, écrit dans cette prose précise, ces cris et ces crises. Ceux que Louis rejette, veut fuir, lui le frère célèbre, l’écrivain, le théâtreux, le citadin qui parle bien, qu’on admire ou qu’on jalouse, qui manque et qui impressionne, et qui porte cette célébrité, face à sa famille, comme une malédiction, un fardeau qui l’oblige à être obligeant, le pose en retrait. Dolan organise ces retrouvailles, amères et stridentes, en morcelant l’espace de la maison en différents points d’approche et de rupture, comme une mappemonde tactique, faite pour la guerre (domestique) : le salon où l’on rencontre la belle-sœur, la chambre au sous-sol où l’on retrouve la petite sœur, la vieille remise où l’on étreint la mère, l’entrée enfin où l’on s’écharpe…

Chacun se confronte d’abord à Louis, individuellement, s’explique, se livre, dans une sorte d’instant ultra intime proche de la confession, sauf Antoine, le grand frère qui, lui, aura droit à son face-à-face plus tard, dans la voiture, parce que lui c’est du lourd, un gros morceau. Parce que c’est lui qui cristallise toutes les tensions, lui qui se sent déprécié, qui voudrait exister, qui voudrait soudain, éructant et en larmes. Tous ces personnages sont tels des archétypes, chacun incarnant une image précise de ce que Louis refuse, a abandonné ; cette petite sœur faussement rebelle qui rêve plus grand, ce frère frustré qui transpire (puisqu’il fait chaud) le désespoir, caché derrière une brutalité de façade, cette mère qui, sous un trop de maquillage et ses grands airs de cagole écervelée, est une mère étouffante, prompte à sauver les apparences, à éviter le pire (cette guerre).

Louis est là au milieu d’eux, à travers eux, dans eux, cherchant ce moment-clé, l’abîme idéal, pour déclarer sa mort, mais sans y parvenir, sans que ça sorte, et sans l’écoute nécessaire de toute façon (il n’y a bien que la belle-sœur qui aura compris le tragique de ses regards et de ses silences). Louis est un fantôme. Un fantôme que Dolan filme avec douceur (Gaspard Ulliel, vaporeux), présent et absent dans la lumière rêche, incarnation pasolinienne échappée d’un Théorème qui viendrait les absoudre tous, les révéler. Ses sourires discrets ont la pudeur d’un aveu impuissant, et ses mots rares aussi, deux trois à peine, comme dit sa mère, et qui ne servent plus à grand-chose à la fin, frappés par les derniers rayons du soleil.

C’est comme la nuit en pleine journée‚ on ne voit rien‚ j’entends juste les bruits‚ j’écoute‚ je suis perdu et je ne retrouve personne.


Xavier Dolan sur SEUIL CRITIQUE(S) : J’ai tué ma mère, Les amours imaginaires, Laurence anyways, Tom à la ferme, Mommy.

Juste la fin du monde
Tag(s) : #Films, #Cannes 2016

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